Archie Shepp : The Cry Of My People

23/09/2011 § Poster un commentaire

 

Archie Shepp : « The Cry Of My People » (Impulse, 1973)

Rest Enough (Song To Mother)
A Prayer
All God’s Children Got A Home In The Universe
The Lady
The Cry Of My People
African Drum Suite, Part 1
African Drum Suite, Part 2
Come Sunday

Archie Shepp est un des dieux tutélaires du free jazz. Etudiant en théâtre et saxophoniste dans un orchestre de rythm and blues, il commence sa carrière de jazzman chez le pianiste Cecil Taylor, avec qui il enregistre plusieurs albums, notamment pour le label Candid. Il enregistre ensuite avec d’autres futurs luminaires du free jazz, tels les trompettistes Bill Dixon et Don Cherry. John Coltrane, qui admire sa musique, le fait signer par Impulse! en 1964 et enregistre à plusieurs reprises avec lui. Ses premiers enregistrements en leader sur Impulse!, notamment l’extraordinaire « Fire Music » font partie des albums qui définissent le free jazz. Ils révèlent une forte personnalité musicale, capable par exemple de partager la vedette avec Coltrane sur l’album « New Thing At Newport », chacun remplissant une face du 33 tours. Le son de Shepp est à lui seul un condensé de l’histoire du saxophone ténor jazz: timbre dur proche de ceux de Rollins et Coltrane mais vibratos et autres effets rappelant les grandes vedettes des années ’30 tels Ben Webster et Coleman Hawkins. Très rapidement, des thèmes politiques apparaissent dans son oeuvre. Archie Shepp est en effet un artiste engagé, inspiré par l’afrocentrisme et le nationalisme afro-américain. Musicien accompli et polyvalent, il n’hésite pas lorsqu’il veut assurer à son message une diffusion maximale à s’exprimer dans d’autres idiomes musicaux. Ses préoccupations politiques le mèneront au début des années ’70 vers des modes d’expression qui se situent toujours fermement dans l’esprit du free mais sans nécessairement se cramponner à son vocabulaire.  L’album « Attica Blues » (1972) mélange spoken word, gospel, rythm and blues, réminescences ellingtoniennes, funk, une pincée de free, bref, toute la grammaire musicale afro-américain pour exalter l’histoire et la conscience politique des noirs américains. Il est par ailleurs interprêté par un très grand ensemble. L’album suivant, « The Cry Of My People » (1973), dernier album de Shepp pour Impulse!, se situe dans le prolongement de « Attica Blues » mais j’hésite un peu à le qualifier d’album « compagnon » comme on le fait souvent. Il s’agit en effet d’un album un peu plus méditatif, un peu moins incandescent, et au final plus équilibré que « Attica Blues », album avec lequel souvent on fait la connaissance de Shepp. Je crains que le rapprochement avec l’album précédent ne nuise à ce petit bijou, ses qualités se situant à un autre niveau que celui de la colère éloquente et digne et risquant donc de décevoir l’amateur à la recherche d’un alcool aussi capiteux que celui auquel il vient de goûter. A noter parmi les nombreux musiciens qui ont apporté leur pierre à « The Cry Of My People » Ron Carter, à la basse électrique !

« Rest Enough (Song To Mother) » est une gospel song majestueuse composée par Shepp, avec chanteuse, choeurs et tout le tintouin (mais pas Shepp lui-même) qui d’emblée annonce que la démarche politique et musicale de Shepp se situe dans le droit prolongement de la tradition afro-américaine. « A Prayer » s’ouvre sur une intro solenelle et kaléidoscopique. Suivent un solo de trombone et le solo de Shepp, qui par moments semblent sortis d’un album de Charles Mingus.  « All God’s Children Got A Home In The Universe » est à nouveau un gospel composé par Shepp, qui cite d’ailleurs des passages de spirituals classiques (« Go down Moses »). « The Lady » est une chanson insupportablement triste, magnifiquement chantée par Joe Lee Wilson et servie par un arrangement qui en rehausse le caractère poignant. « The Cry Of My People » est une lamentation où s’entrechoquent des mélopées atonales et des parties instrumentales finalement assez proches du bebop, bref, plutôt le contraire de ce qu’on fait généralement. « African Drum Suite part 1 » est une mélopée accompagnée à la trompette qui introduit « African Drum Suite Part 2 » un long morceau avec chants et instruments africains dans l’esprit du « Africa » de John Coltrane. L’album se conclut sur « Come Sunday », une composition gospélisante de Duke Ellington que Joe Lee Wilson chante avec émotion et respect, accompagné par piano et cordes. La partie médiane est un magnifique solo de Shepp, ellingtonien en diable, qui à lui seul justifie l’achat de ce disque.

Il peut paraître curieux de chroniquer ce qui finalement n’est pas un disque de free pour aborder la discographie de Shepp, mais cet album mérite d’être mis en valeur parce qu’il crystallise les préoccupations politiques et culturelles de son auteur, réinterprète la tradition musicale afro-américaine de manière convaincante et démontre qu’elle reste toujours actuelle. Un classique méconnu.

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Terry Callier : What Color Is Love

23/09/2011 § 1 commentaire

Terry Callier : « What Color Is Love » (Cadet, 1973)

Dancing Girl
What Color Is Love
You Goin’ Miss Your Candy Man
Just As Long As We’re In Love
Ho Tsing Mee (A Song Of The Sun)
I’d Rather Be With You
You Don’t Care

Terry Callier est un musicien dont la carrière a commencé pendant les années soixante et qui, par malchance sans doute, n’est pas parvenu à percer malgré ses qualités évidentes. Il a même du abandonner la musique pendant dix-sept ans. Curieusement, il est redécouvert lors de la vague acid-jazz et a pu, pour notre plus grand bonheur, reprendre le fil de sa carrière musicale. On le compare régulièrement à Curtis Mayfield, un ami de jeunesse d’ailleurs, quand on ne le qualifie pas carrément de Nick Drake noir.

Terry est né à Chicago le 24 mai 1945.  Dès l’adolescence,  il joue dans des groupes de doo-wop. A dix-sept ans, il se voit offrir un contrat de disque, proposition qu’il refuse sur instruction de sa mère qui tient à ce qu’il fasse des études. Arrivé à l’université en pleine vague folk, il commence sa carrière de musicien professionnel guitare à la main en se produisant dans les cafés que fréquentent les  folkeux. C’est aussi à cette époque qu’il assiste à un concert de John Coltrane, qui vient d’enregistrer « A Love Supreme ». C’est une énorme claque, et l’intensité émotionnelle de la musique de Coltrane et de ses troupes influencera durablement Terry. Il enregistre son premier album en 1965, mais malheureusement le producteur qui décide de tout quitter et de se ressourcer dans le désert avec les indiens Yaki emporte les bandes avec lui ! Prestige publie finalement, dans l’indifférence générale, ces enregistrements sur l’album « The New Folk Sound of Terry Callier » en 1968. Ce n’est pas encore le Terry que nous connaissons mais il y a déjà une petite musique bien à lui qui perce. Terry continue à jouer dans des clubs et écrit entre-temps des chansons pour la compagnie de disques Chess. Une de ses compositions, « The Love We Had (Stays On My Mind) » est enregistrée par The Dells et devient un tube. Ce succès vaut à Terry un contrat avec Cadet, un sous-label de Chess plus orienté jazz. De 1972 à 1974, il enregistre trois albums classiques, « Occasional Rain », « What Color Is Love » et « I Just Can’t Get Enough ». Ce seront des succès critiques mais des échecs commerciaux. Il fait ensuite des tournées, notamment en première partie de Gil Scott Heron et George Benson, et passe chez Elektra où il enregistrera encore deux albums. En 1983 Terry, dégoûté par l’industrie du disque et désireux d’assurer un foyer stable à sa fille de douze ans venue vivre chez lui, met un terme à sa carrière musicale. Il devient programmateur informatique et est engagé par la University of Chicago. Il sera redécouvert par des DJ britanniques de la scène acid jazz à la fin des années ’80, recommence à donner des concerts au début des années ’90 et enregistre finalement un album en 1998, « Timepeace », primé par les Nations Unies.  C’est à cette occasion que l’Université apprend que Terry mène une carrière musicale pendant ses vacances et week-ends et… décide sympathiquement de le licencier ! Le succès et la reconnaissance sont enfin au rendez-vous et Terry a depuis cette époque enregistré plusieurs magnifiques albums, dont de très beaux disques de concert.

« What Color Is Love » est le chef-d’oeuvre du Terry première manière, et la pochette célèbrissime donne bien le ton de l’album. Les arrangements de Charles Stepney sont somptueux, veloutés au point de risquer à tout moment de basculer dans le kitsch le plus abject. L’album s’ouvre sur « Dancing Girl », une chanson qui commence tout doucement pour progressivement prendre du volume en passant par différents changements de rythme. La voix de Terry est superbe, notamment dans la section scattée. « What Color is Love » est une balade méditative dont le texte, pour traiter d’un sujet convenu, ne manque pas de poésie. De manière caractéristique, la chanson se termine sur une note triste: « when it’s over does it show/does it leave an afterglow/and I really want to know/what color is love ». « You Goin’ Miss Your Candyman » vient fort à propos mettre un peu de piment dans ces rivières de douceur. Un bon riff à la basse pour introduire le sujet et Terry embraye sur une classique remontrance à la femme qu’on quitte. Les cuivres et les bongos appuient le propos juste ce qu’il faut et Terry nous montre qu’il n’est pas qu’un spécialiste des douceurs un peu amères. « Just As Long As We’re In Love » nous ramène fermement sur le terrain de la ballade; c’est sans doute également la chanson la moins réussie de l’album, en raison principalement de l’arrangement un peu mièvre – ce choeur et ces violons qui oscillent entre Burt Bacharach et Las Vegas étaient-ils réellement indispensables ? Mais bon, ça reste parfaitement audible. « Ho Tsing Mee (A Song Of The Sun) » est une chanson anti-guerre, un exercice imposé à l’époque, mais à nouveau une belle réussite. « I’d Rather Be With You » est une nouvelle balade de fin de soirée dont le thème un peu banal n’a pas nui au texte. L’album se termine sur « You Don’t Care », au texte plus que concis chanté par le seul choeur et occasion d’une dernière orgie instrumentale.

Âmes sensibles, ruez-vous dessus et consommez sans modération !

Où suis-je ?

Entrées taguées folk sur grande musique noire.