Freddie Hubbard : Straight Life

24/09/2011 § 1 commentaire

Freddie Hubbard : « Straight Life » (CTI, 1970)

Straight Life
Mr. Clean
Here’s That Rainy Day

Freddie Hubbard est un de ces musiciens qu’on n’ose qualifier de « sous-évalués », mais dont on oublie souvent qu’il a fait bien autre chose que remplir au sein du quintette VSOP, non sans panache d’ailleurs, les pantoufles « acoustiques » que Miles avait dédaigneusement délaissées. Le trompettiste a bien sûr à son actif une pléthore de disques hard bop en leader ou comme side-man sur le label Blue Note, dont notamment son excellent « Breaking Point » (1964), diverses collaborations éminemment recommandables, mais également des participations à des disques essentiels de l’avant-garde, tels « The Blues and the Abstract Truth » d’Oliver Nelson (1961), « Out to Lunch » d’Eric Dolphy (1964), « Speak No Evil » de Wayne Shorter (1964) et « Maiden Voyage » de Herbie Hancock (1965). Plus étonnant encore, il est de l’aventure « Free Jazz » avec Ornette Coleman (1960) et remet ça cinq ans plus tard avec « Ascension » de John Coltrane (1965) même s’il ne rejoindra jamais les pirates de la « New Thing ».

« Straight Life » est un disque beaucoup moins sérieux que ceux que je viens d’énumérer. D’abord, il s’agit d’une production CTI. Je garde du puritanisme de ma jeunesse un délicieux frisson chaque fois que je glisse un CD qui porte le logo CTI dans le lecteur. Ces pochettes « glossy », ce son de massepain nappé de chocolat chaud, ces mélodies coupablement faciles qui s’insinuent plaisamment dans l’oreille, ça ne peut être qu’un plaisir interdit ! Ensuite, si Hubbard a fait de l’excellent boulot sur CTI, il s’agit quand même de la rampe de lancement pour des productions bien moins intéressantes que pour une raison mystérieuse on persiste à qualifier de « commerciales », alors qu’en réalité elles n’ont sans doute jamais intéressé personne.

Sur « Straight Life », on n’en est pas encore là, heureusement. En début d’année, Miles Davis a lancé (pour la ennième fois…) une bombe sous le jazz avec « Bitches Brew » (1970), un volcan funk en éruption stockhausienne, un monstre qui ne ressemble à rien de ce qui a été fait auparavant et qui, évidemment, suscitera la polémique. Hubbard fait partie de ceux qui vont emboîter le pas au Prince des Ténèbres. Il enregistre d’abord « Red Clay » (1970), un album qui, servi par l’excellent morceau-titre, marchera suffisamment bien pour qu’à peine quelques mois plus tard il se retrouve à nouveau en studio avec à peu près les mêmes. Et rien que du beau monde s’il vous plait ! Citons Joe Henderson (question aux connaisseurs: Joe Henderson a-t-il jamais enregistré un truc qui ne mérite pas d’être écouté ???) Georges Benson, Jack DeJohnette, Ron Carter et Herbie Hancock. On remarquera que, surprise, surprise, tous ces musiciens ont joué avec Miles. Ceci étant, autant « Bitches Brew » est tellurique, noir, bouillonnant et vicieux, autant les enregistrements CTI de Hubbard sont fun et pas trop prise de tête.

« Straight Life » par exemple est un riff hard bop décliné sur une rythmique funk à l’arôme vaguement sud-américain, pas beaucoup plus en fait qu’un sympathique prétexte pour produire des solos en série pendant dix-sept bonnes minutes. Et ma bonne dame, question solos, on en a pour son argent ! Relevons notamment celui, incandescent, de Joe Henderson au ténor et une intervention équilibrée de George Benson à la guitare électrique, le tout propulsé par une section rythmique emmenée par un DeJohnette au sommet de sa forme.

On reste dans le même sillon avec « Mr. Clean », dont le thème est cependant plus intéressant. Hubbard ouvre la danse des solos, suivi par Henderson, décidément d’humeur à faire sauter le plafond, Hancock et Benson, dont on peut également apprécier sur ce morceau les talents d’accompagnateur.

« Here’s That Rainy Day » est une balade fragile jouée en duo par Hubbard (au bugle plutôt qu’à la trompette) et Benson. On se demande un peu ce que cette petite chose délicate fait là après les débauches d’énergie auxquelles on vient d’assister mais on se laisse vite prendre au jeu. Il suffit de résister à l’envie d’enchaîner avec un disque de Chet Baker (je sais, facile et injuste).

Le grand intérêt de ce disque, hors le fait qu’il sert de vitrine aux capacités techniques et musicales de son leader, est qu’il marque plus clairement qu’on en a l’habitude le passage du hard-bop vers la fusion. Ceci étant, il n’a pas changé la face du monde et il est sans doute dispensable. Mais n’est-ce pas le cas de beaucoup de ces petits plaisirs qui rendent la vie supportable ?

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